
« Allo non mais allo quoi, t’es une fille, t’as pas de shampoing
Allo, allo, je ne sais pas, vous me recevez » (geste du téléphone)
T’es une fille, t’as pas de shampoing, c’est comme si je te dis t’es une fille, t’as pas de cheveux »
Pourquoi ces trois phrases de Nabilla ont-elles fait rire la France entière. Petite tentative d’explicitation stylistique dans cette séquence où il y a deux figures principales qui soutiennent une efficacité humoristique volontaire ( !?) ou non.
La première figure est relative à l’emploi du phatique « allo » (la fonction phatique définie par Jakobson caractérise ce qui dans le discours vise à s’assurer du fonctionnement même de la communication).
On sait que le « allo » téléphonique peut aussi s’employer de manière imagée dans la conversation familière pour s’assurer de la bonne compréhension ou de l’impact de ses propos (vs le seul fonctionnement du canal). L’emploi qu’en fait ici Nabilla est encore plus fort. En effet, ce « allo », hors de toute communication effective, téléphonique ou non, et donc en absence de tout destinataire réel, met en scène l’établissement impossible d’un contact avec l’interlocuteur (en l’occurrence Capucine et Aurélie) qui métaphorise la déconnection de celui-ci d’avec la réalité, les normes, de genres par exemple – ici posséder de quoi se laver les cheveux- normes incarnées par Nabilla elle-même qui possède bien son propre shampoing. Il relève aussi du trope communicationnel, d’une théâtralité de la parole, dans la mesure où, apparemment adressé aux colocataires de Nabilla, il s’adresse en fait réellement à la caméra des Anges de la téléréalité et donc à nous téléspectateurs pour nous faire comprendre à quel point Aurélie et Capucine transgressent toutes les valeurs de la féminité. Il pourrait enfin s’apparenter à une forme de dialogisme au sens de Fontanier (« Le dialogisme consiste à rapporter directement, et tels qu’ils sont censés sortis de la bouche, des discours que l’on prête à ses personnages, ou que l’on prête à soi-même, dans telle ou telle circonstance» Fontanier 1821/1977), puisque Nabilla joue la scène jusqu’à l’excès à travers les répétitions du « allo » initial, le soutien par le mimo-gestuel, qui va donc faire florès sur le Web, les formes énonciatives d’appui du propos (« non mais » « je ne sais pas ») et le redoublement sémantique avec le « vous me recevez » houstonien. Le caractère plaisant de la séquence repose en partie sur l’insistance avec laquelle Nabilla fait jouer cette figure, ou est jouée par elle, comme si elle en était la dupe.
La seconde figure est lié à la comparaison établie entre la disjonction 1 « T’es une fille, t’as pas de shampoing », qui soulève l’étonnement outré de Nabilla, avec la disjonction 2 « T’es une fille, t’as pas de cheveux ».
La comparaison (« c’est comme si je te dis… ») entre les deux disjonctions, établit une analogie entre privation de shampoing et privation de système capillaire, qui vaut hypotypose en produisant une image d’une brutalité inouïe : une fille sans cheveux. Ce type de comparaison privative est courante dans le genre parémiologique (« Un homme sans femme est comme un vase sans fleurs », « Une femme sans homme est comme un poisson sans bicyclette » etc.). Mais là où l’analogie va chercher traditionnellement à mettre en scène un écart (voir Ricœur et son analyse du rôle de l’isotopie dans la métaphore et la comparaison) pour mieux dire le lien intrinsèque, définitoire entre une chose et un de ses attributs (« Une femme sans poitrine, c’est un lit sans oreiller » Anatole France), Nabilla fait preuve d’une vraie ingéniosité sémantique en faisant surgir au contraire une continuité par prolongation de l’isotopie capillaire (shampoing / cheveux) pour dire le caractère ontologiquement insupportable de ce manque à être qui touche à l’essence même de la bimbo : le cheveux, qui plus est, lavé.
Outre l’humour global que provoque son interrogation inquiète sur le rapport au monde visiblement dysfonctionnel de ses camarades qui ne possèdent pas leur propre flacon d’Yves Rocher , on note que dans le deux cas s’opère une légère transgression des figures de rhétorique convoquées, décalage subtil qui en font le sel. Dans la première figure, c’est un transgression par l’excès (Non Nabilla tu n’es pas au téléphone), dans la seconde, c’est une transgression de la rupture isotopique habituelle entre comparant et comparé qui produit un effet de duplication et de gradient atypique et puissant dans l’expression de la perte et du manque que constitue l’absence de shampoing personnel.
Saluons donc la véritable inventivité stylistique de Nabilla, seule capable de transcrire avec précision et force l’ethos propre à la playmate.
par Jean-Maxence Granier
http://speakoutbymax.wordpress.com
Erik Bertin et Jean-Maxence Granier co-signent un article dans le dernier numéro de Stratégies à propos de la concurrence généralisée entre les publics à l’ère du digital et du participatif.

L’ère digitale et participative entraîne des mutations dont on n’a pas fini de mesurer l’ampleur. L’économie des échanges, dans ses formes et dans ses flux, se reconfigure: nouvelles formes communicationnelles entre les publics et les sources de discours «officielles» et également entre les individus eux-mêmes. Nouveaux rapports de force aussi: la «pression concurrentielle» se déplace des marques aux publics. Ces derniers, désormais eux-mêmes producteurs et émetteurs de discours, sont en concurrence entre eux: ils partagent, commentent, critiquent, votent, contestent, proposent. L’accessibilité quasiment universelle à la production et à la diffusion de contenus crée une concurrence généralisée entre tous les contenus et toutes les opinions. Tout lecteur peut être aussi auteur, et en rivalité pour sa popularité, son influence, sa réputation.
Ces nouveaux échanges dépassent de loin la sphère marchande et le marketing des marques. L’espace communicationnel se reconfigure autour de ce que l’on nomme, faute de mieux, la contribution, ou encore la participation. Derrière ces appellations opportunément vagues et vastes se dessine un ensemble de fonctionnalités et d’usages qui se propagent irrésistiblement dans la société. Toutes ces pratiques ont ceci d’étonnant qu’elles semblent s’imposer avec la force de l’évidence à ceux qui les utilisent. Si bien qu’on les adopte, sans les interroger quant aux enjeux de signification qu’elles portent.
Pourtant, ces pratiques communicationnelles de la «participation» relèvent d’une logique commune, celle de l’évaluation. Partager un contenu, publier un avis, noter ou voter… tous ces actes consistent à porter un jugement sur un sujet ou un objet, quel qu’il soit. Lorsque «j’aime» une vidéo, que je commente un contenu, que je note un film, une tendance ou un produit, je marque une position positive ou négative qui va s’agréger à celle des autres. Le «système» de traitement des données d’Internet, par sa logique même, produit de l’évaluation. La logique du moteur de recherche est une évaluation en soi, puisqu’elle sélectionne et hiérarchise dans une masse d’informations. La «curation» automatique des contenus est aussi un acte de jugement produit par le système, une évaluation passive, en quelque sorte.
L’évaluation est à la fois quantitative et qualitative. Nombre de «likes», nombre de vues, nombre de commentaires, articles les plus partagés, notation des derniers films… où qu’il aille, l’utilisateur est confronté à ce filtre évaluatif qui donne forme et efficience à une «opinion publique digitalisée», en temps réel. Toute une iconographie s’installe pour codifier cette évaluation quantitative: étoiles, échelles, grades et autres signes qui formalisent l’appréciation et le classement. C’est là la dimension collective de l’évaluation. À cela s’ajoutent les marques d’évaluation qualitative, qui passent par les jugements individuels, sous la forme de milliards de commentaires et d’avis publiés chaque jour.
L’activité évaluative donne le vertige car l’évaluateur est lui-même évalué par les autres. Ses avis sont notés et lui attribuent un statut, reflet de cette évaluation collective… Chacun peut voir son activité «sociale» sur Internet, évaluée au moyen d’une note globale qui sanctionne l’ensemble de son activité sur les médias sociaux et sa capacité d’influence (le «Klout Score»).
La marque du jugement et de l’appréciation influe ainsi de façon croissante sur la dynamique des échanges digitaux. Plus encore: par son extraordinaire diffusion, elle devient progressivement une «forme culturelle», qui marque notre époque globalisée et dématérialisée.
Cette spirale grandissante de l’évaluation soulève au moins deux questions. La présence généralisée de marqueurs d’évaluation modifie le rapport entre un contenu et son lecteur. On «reçoit» ce contenu à travers le filtre des jugements qui nous précèdent. La relation singulière et directe entre le «texte» et son lecteur s’en trouve ainsi modifiée. Il reste à déterminer dans quelle mesure ces jugements nous influencent.
La seconde de ces questions est d’ordre politique. Noter, voter, sélectionner, élire… ces actes diffusent des pratiques collectives de sélection et de désignation. En liant en permanence l’avis individuel avec ces processus de désignation collectifs, on assiste à une forme de «repolitisation» de la société par la sphère de la communication et de la consommation, avec un impact qui peut être positif sur la participation du corps social à la vie politique.
Cette revalorisation inattendue d’une sphère souvent décriée ouvre ainsi des perspectives intéressantes. C’est en tout cas l’hypothèse de travail que nous formulons, et qui prend corps dans un travail de recherche mené actuellement sur les formes et les mécanismes de l’activité évaluative. La société de l’évaluation est peut-être aussi celle de la remobilisation.
Erik Bertin, directeur général adjoint en charge des stratégies de MRM, et Jean-Maxence Granier, fondateur et directeur de Think Out
Information traitée dans Stratégies Magazine n°1714
Chers amis de la Tortue Bleue,
Save the date !
Notre prochain diner aura lieu le LUNDI 18 MARS
Curation, classement, ranking, recommandation, scoring, notation : le web est une grande machine à produire des classements et des évaluations.
En effet, “aimer”, partager un contenu, publier un avis, recommander, commenter, noter ou voter, tous ces actes comportent une part d’évaluation et de hiérarchisation.
De Google à Klout, de Tripadvisor à Allociné, des comparateurs de prix à Sens critique, le web classe, nous fait classer et nous classe sans cesse.
Cette dimension transversale qui fait pendant à l’expansion des conversations numériques nous servira de grille de lecture pour une réflexion globale sur la mutation digitale en cours qui affecte les marques et les médias.
Alors, évaluer, classer, ranger,
nouveaux enjeux et défis de la communication numérique ?
Réponses et éclairages avec Jean-Maxence Granier, fondateur et directeur du cabinet Think Out
et Eric Bertin, Directeur Général Adjoint en charge des stratégies de l’agence MRM.
Rejoignez-nous nombreux à partir de 19H30 à la Maison des Polytechniciens,
située 12, rue de Poitiers dans le 7ème arrondissement.
Inscrivez-vous dès à présent auprès d’Estelle Godnair : egodnair@blog-latb.fr
Tarif membre : 55 euros TTC
Tarif non membre : 75 euros TTC
Pour les non membres :
- Participation à envoyer par chèque (à l’ordre de la Tortue Bleue) avant le jeudi 14 mars ou règlement sur place lors du dîner.
Pour les membres :
- Participation à envoyer par chèque avant le jeudi 14 mars ou règlement sur place lors du dîner.
- Pour ceux qui en auront fait la demande au préalable, une facture sera éditée après le dîner et le règlement pourra être effectué à réception de cette facture.
Attention, si vous changez d’avis après le jeudi 14 mars une facturation du dîner sera due
pour toute personne inscrite, présente ou non.
Au plaisir de vous retrouver pour cette nouvelle rencontre la Tortue Bleue !
Bruno Paillet, Président & Estelle Godnair, Déléguée Générale
Association la Tortue Bleue
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Président de La Tortue Bleue
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Déléguée Générale
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